Le travail est une imposition artificielle — Survie, récit et architecture du labeur

Le travail est une imposition artificielle — Survie, récit et architecture du labeur

En 1966, lors d’un colloque intitulé « Man the Hunter », l’anthropologue Marshall Sahlins s’est levé avec des données que d’autres avaient déjà rassemblées — le travail de terrain de Richard Lee chez les Ju/‘hoansi du Kalahari, les études d’Arnhem Land en Australie — et a dit tout haut ce que personne n’osait formuler. Les chasseurs-cueilleurs, systématiquement décrits comme vivant à la limite extrême de la subsistance, satisfaisaient en réalité leurs besoins en quinze à vingt heures de travail par semaine, et passaient le reste de leurs heures d’éveil à se reposer, à converser, à ne rien faire de particulier. Sahlins a publié cet argument, développé, dans Stone Age Economics (1972), sous un titre conçu pour piquer : « la société d’abondance originelle ». Abondante non parce que les chasseurs-cueilleurs possédaient beaucoup, mais parce qu’ils désiraient peu et l’obtenaient sans la contrainte qu’implique aujourd’hui le mot « travail ». Ce constat a mis à mal tout un récit civilisationnel selon lequel l’agriculture puis l’industrie auraient libéré l’humanité du besoin. Elles ne l’ont pas fait. Elles ont inventé une nouvelle façon d’être occupé, puis ont fait passer cette occupation pour un destin. …

15 juillet 2026 · 9 min · 1767 mots · Gonzalo Contento
Le Mercantiliste le Sait — Créativité, Productivité, et le Chef qui a Eu de la Chance

Le Mercantiliste le Sait — Créativité, Productivité, et le Chef qui a Eu de la Chance

Le mercantilisme, la doctrine économique qui a gouverné l’Europe du seizième au dix-huitième siècle, tenait que la richesse d’une nation se mesurait en métal — or et argent dans le coffre, un point c’est tout. C’était une doctrine bâtie autour de ce qu’un registre comptable pouvait contenir. Un navire chargé d’épices n’était une richesse qu’une fois converti en monnaie ; une colonie ne valait que par le métal qu’on pouvait en extraire. Tout ce qui ne pouvait être pesé, estampillé et inscrit dans une colonne restait, comptablement, inexistant. Adam Smith a consacré une bonne partie de Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) à démonter cette confusion entre l’or et la richesse, mais le réflexe qui la sous-tendait — compter ce qui peut être compté, traiter le reste comme du bruit — a survécu à la théorie qui l’avait nommé. …

13 juillet 2026 · 8 min · 1676 mots · Gonzalo Contento
La Machine de Résurrection — Pourquoi le public demande toujours un bis

La Machine de Résurrection — Pourquoi le public demande toujours un bis

On ne peut pas tuer un récit en tuant celui qui le porte. C’est la leçon la plus ancienne de l’histoire du pouvoir, et elle n’est toujours pas comprise. Le bouffon prononce une vérité que le trône ne peut tolérer. Le pouvoir le réduit au silence. Mais au moment où ce silence se produit—l’arrestation, l’exil, l’exécution—quelque chose change. Le bouffon n’est plus une personne vivante qu’on peut contredire ou humilier. Il devient un martyr. Il devient intouchable. Le public, ayant assisté au drame, commence à le ressusciter. Sur des pancartes de protestation. Dans des histoires chuchotées. Dans le langage codé des opprimés. Le trône voulait tuer le bouffon. À la place, il a créé un symbole éternel. …

23 juin 2026 · 7 min · 1327 mots · Gonzalo Contento
Le bouffon, le pouvoir et Zarathoustra — Pourquoi tout trône engendre un fou, et pourquoi le tuer ne marche jamais

Le bouffon, le pouvoir et Zarathoustra — Pourquoi tout trône engendre un fou, et pourquoi le tuer ne marche jamais

Partout où le pouvoir se rassemble dans une seule paire de mains, une figure en habit bariolé apparaît à son côté et se met à rire. On lui permet ce que l’on ne permet à personne : railler la tête couronnée à un bras de distance, dire au dîner ce qui coûterait la sienne à un ministre. Nous rangeons le bouffon de cour parmi le décor médiéval pittoresque, quelque part entre la fauconnerie et la tapisserie. Il n’en est rien. C’est un organe structurel qui pousse partout où le pouvoir se concentre — comme pousse le cal là où l’outil frotte la main encore et encore — et il repousse longtemps après que nous sommes certains de l’avoir aboli. …

21 juin 2026 · 8 min · 1529 mots · Gonzalo Contento
L'Ingénierie du Désir — Bernays, le Spectacle et la Guerre des Récits

L'Ingénierie du Désir — Bernays, le Spectacle et la Guerre des Récits

Au début du vingtième siècle, la publicité énoncait une simple affirmation : ce produit remplit cette fonction. Un savon nettoyait ; une automobile transportait ; une cigarette était du tabac roulé dans du papier. La transaction était rationnelle, presque mécanique. Vous aviez payé pour l’utilité. Puis arriva Edward Bernays, et tout bascula. Bernays était un émigré viennois, le neveu de Sigmund Freud, et il arriva en Amérique porteur d’une connaissance périlleuse héritée du travail de son oncle : l’être humain n’est pas un acteur rationnel qui choisit entre des utilités. Nous sommes les réceptacles de l’impulsion irrationnelle—du désir inconscient, de la honte non examinée, de la pulsion jamais nommée. Nous sommes, en un certain sens, prévisibles précisément dans notre irrationalité même. …

11 juin 2026 · 9 min · 1845 mots · Gonzalo Contento
Anciens Indras, tous — les nations sont des outils géographiques, les empires des systèmes d'extraction, et la foudre n'a jamais été à vous

Anciens Indras, tous — les nations sont des outils géographiques, les empires des systèmes d'extraction, et la foudre n'a jamais été à vous

Aimé Césaire l’a écrit depuis Fort-de-France en 1950, dans son Discours sur le colonialisme, avec une précision que l’Europe métropolitaine a mis des décennies à digérer : la civilisation qu’on prétendait apporter aux colonies n’était que le nom poli donné à un système de pillage. Ce qui s’appelle “mission civilisatrice” dans les livres d’histoire s’appelle extraction dans les comptes de la Banque de France. La différence n’est pas dans le mécanisme — elle est dans le point de vue de l’observateur. …

18 mai 2026 · 7 min · 1291 mots · Gonzalo Contento