La bonne chanson au bon moment — Sur l'écart entre apprécier et ressentir

La bonne chanson au bon moment — Sur l'écart entre apprécier et ressentir

Il y a des nuits où Plácido Domingo m’a fait pleurer — de vraies larmes, de celles qui arrivent sans invitation à la phrase exacte où la voix s’ouvre et où la pièce entière bascule. Et il y a d’autres nuits, plus que je ne saurais compter, où Domingo ne pouvait rien pour moi, et où ce qui m’a fait traverser la route fut Édith Piaf, ou Jacques Brel s’arrachant un dernier vers, ou “The Long and Winding Road” des Beatles. Je m’en excusais. Je me suis excusé auprès de gens qui attendaient de moi, à une heure grave, que je me tourne vers quelque chose de grave — Mozart, Wagner, Pierre Boulez — et qui m’ont surpris en train de me tourner plutôt vers Charles Aznavour, vers Dalida, vers Johnny Hallyday. J’ai fini d’en demander pardon. Non parce que mon goût se serait amélioré, mais parce que j’ai enfin compris ce que ce pardon avouait. …

La sagesse que personne ne vit — Campbell, Jung, et l'écart entre le mythe et le marchand

La sagesse que personne ne vit — Campbell, Jung, et l'écart entre le mythe et le marchand

I. La convergence — ce que Campbell et Jung affirment vraiment En 1949, Joseph Campbell publia Le Héros aux mille et un visages et avança une thèse qui, si elle est juste, aurait dû tout changer. Chaque mythologie, dans chaque culture qui ait jamais existé, produit la même histoire : départ, initiation, retour. Le héros quitte le monde connu, se transforme dans les profondeurs et revient avec quelque chose pour la communauté. L’argument de Campbell n’était pas que les histoires se ressemblent par coïncidence ou par diffusion. C’était qu’elles se ressemblent parce qu’elles décrivent la même chose : un processus psychologique, accessible à tout être humain disposé à le traverser. …

Visage Sombre et le Jokerman — La gravité n'est pas la même chose que le sérieux

Visage Sombre et le Jokerman — La gravité n'est pas la même chose que le sérieux

Il y avait un lama tibétain du XIe siècle connu de ses étudiants sous le nom de Visage Sombre. Son vrai nom était Langthangpa Dorje Senge ; le surnom venait d’un vœu qu’il avait fait de ne jamais sourire. Il était aussi l’un des maîtres responsables de la transmission des slogans d’entraînement mental Lojong — une collection d’instructions lapidaires dont le thème récurrent est le danger de se prendre trop au sérieux. L’ironie, apparemment, était intentionnelle. Il a vécu la blague si complètement qu’il en est devenu l’incarnation. …