Le slop et l'épice humaine — Sur l'IA, le goût et les variations inévitables

Le slop et l'épice humaine — Sur l'IA, le goût et les variations inévitables

Gabriel García Márquez a lu Jorge Luis Borges comme un élève lit son maître : de près, avec gratitude, pendant des années. Borges, selon la plupart des témoignages, n’a pas rendu la pareille. Il trouvait la prose de García Márquez débordante là où la sienne était comprimée, sentimentale là où la sienne était froide. La dette n’a couru que dans un sens. Cette asymétrie n’est pas une note de bas de page des lettres latino-américaines. C’est un modèle réduit, et gênant, de la façon dont la culture fonctionne réellement — et c’est le modèle dont nous avons besoin pour parler honnêtement du slop généré par l’IA. …

BS — La manière anglaise et élégante de nommer le mensonge

BS — La manière anglaise et élégante de nommer le mensonge

Le mot anglais “BS” est devenu l’une des insultes les plus efficaces de la langue. Ce n’est pas simplement un synonyme de mensonge. C’est une manière de refuser le poids sale d’un mot plus vulgaire tout en continuant à nommer la même condition. En espagnol, mierda porte l’odeur du corps et de la rue. En français, merde porte la brutalité de la matière et la dignité laide du réel. L’anglais nous donne BS, net, abstrait, presque courtois. C’est une façon très élégante de dire qu’une chose est pleine d’air. …

Le seuil de la manipulation du goût — Trois variables qui séparent une recommandation d'une cage

Le seuil de la manipulation du goût — Trois variables qui séparent une recommandation d'une cage

Un billet précédent s’est refermé sur une question que je disais ne pas être qualifié pour trancher : si la musique est une clé et l’auditeur une serrure qui change, une machine peut-elle apprendre la forme de cette serrure assez bien pour tailler une clé sur mesure — un flux ininterrompu de ce qui convient, addictif précisément parce qu’il convient ? J’avais dit que je le soupçonnais. Ce n’est pas une réponse, c’est une intuition, et une intuition ne dit pas où se trouve la ligne. La vraie question n’est pas de savoir si la personnalisation peut devenir manipulation — bien sûr qu’elle le peut — mais où se situe le seuil, et comment savoir si une plateforme précise, celle ouverte dans votre autre onglet en ce moment même, l’a déjà franchi. …

Le bouffon, le pouvoir et Zarathoustra — Pourquoi tout trône engendre un fou, et pourquoi le tuer ne marche jamais

Le bouffon, le pouvoir et Zarathoustra — Pourquoi tout trône engendre un fou, et pourquoi le tuer ne marche jamais

Partout où le pouvoir se rassemble dans une seule paire de mains, une figure en habit bariolé apparaît à son côté et se met à rire. On lui permet ce que l’on ne permet à personne : railler la tête couronnée à un bras de distance, dire au dîner ce qui coûterait la sienne à un ministre. Nous rangeons le bouffon de cour parmi le décor médiéval pittoresque, quelque part entre la fauconnerie et la tapisserie. Il n’en est rien. C’est un organe structurel qui pousse partout où le pouvoir se concentre — comme pousse le cal là où l’outil frotte la main encore et encore — et il repousse longtemps après que nous sommes certains de l’avoir aboli. …

La bonne chanson au bon moment — Sur l'écart entre apprécier et ressentir

La bonne chanson au bon moment — Sur l'écart entre apprécier et ressentir

Il y a des nuits où Plácido Domingo m’a fait pleurer — de vraies larmes, de celles qui arrivent sans invitation à la phrase exacte où la voix s’ouvre et où la pièce entière bascule. Et il y a d’autres nuits, plus que je ne saurais compter, où Domingo ne pouvait rien pour moi, et où ce qui m’a fait traverser la route fut Édith Piaf, ou Jacques Brel s’arrachant un dernier vers, ou “The Long and Winding Road” des Beatles. Je m’en excusais. Je me suis excusé auprès de gens qui attendaient de moi, à une heure grave, que je me tourne vers quelque chose de grave — Mozart, Wagner, Pierre Boulez — et qui m’ont surpris en train de me tourner plutôt vers Charles Aznavour, vers Dalida, vers Johnny Hallyday. J’ai fini d’en demander pardon. Non parce que mon goût se serait amélioré, mais parce que j’ai enfin compris ce que ce pardon avouait. …

La sagesse que personne ne vit — Campbell, Jung, et l'écart entre le mythe et le marchand

La sagesse que personne ne vit — Campbell, Jung, et l'écart entre le mythe et le marchand

I. La convergence — ce que Campbell et Jung affirment vraiment En 1949, Joseph Campbell publia Le Héros aux mille et un visages et avança une thèse qui, si elle est juste, aurait dû tout changer. Chaque mythologie, dans chaque culture qui ait jamais existé, produit la même histoire : départ, initiation, retour. Le héros quitte le monde connu, se transforme dans les profondeurs et revient avec quelque chose pour la communauté. L’argument de Campbell n’était pas que les histoires se ressemblent par coïncidence ou par diffusion. C’était qu’elles se ressemblent parce qu’elles décrivent la même chose : un processus psychologique, accessible à tout être humain disposé à le traverser. …

Visage Sombre et le Jokerman — La gravité n'est pas la même chose que le sérieux

Visage Sombre et le Jokerman — La gravité n'est pas la même chose que le sérieux

Il y avait un lama tibétain du XIe siècle connu de ses étudiants sous le nom de Visage Sombre. Son vrai nom était Langthangpa Dorje Senge ; le surnom venait d’un vœu qu’il avait fait de ne jamais sourire. Il était aussi l’un des maîtres responsables de la transmission des slogans d’entraînement mental Lojong — une collection d’instructions lapidaires dont le thème récurrent est le danger de se prendre trop au sérieux. L’ironie, apparemment, était intentionnelle. Il a vécu la blague si complètement qu’il en est devenu l’incarnation. …