
Sommes-nous pleins de sornettes ? — Borges et le paradoxe de la réalité intersubjective
En 1940, Borges publia ce qui n’est pas tout à fait une histoire. « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius » — recueillie quatre ans plus tard dans Ficciones — commence par la découverte d’une référence à un pays, Uqbar, dans une édition légèrement différente d’une encyclopédie. Le pays n’apparaît dans aucune autre édition. Le pays, dans tout sens vérifiable, n’existe pas. Cela conduit, à la manière borgésienne habituelle, à la découverte de quarante volumes décrivant une planète entière — Tlön — dont l’existence est également invérifiable, mais dont les philosophes, les langues et la physique sont décrits avec la patience de quelque chose qui a eu des siècles pour se développer. Et puis Tlön commence à apparaître dans le monde physique. Une boussole. Un cône de métal. Aux dernières pages du récit, le monde fictif a commencé à réécrire le monde réel : des érudits étudient l’histoire tlönienne, des enfants apprennent sa géographie, une génération émerge pour qui Tlön est plus réel que le pays où ils sont nés. ...