
La bonne chanson au bon moment — Sur l'écart entre apprécier et ressentir
Il y a des nuits où Plácido Domingo m’a fait pleurer — de vraies larmes, de celles qui arrivent sans invitation à la phrase exacte où la voix s’ouvre et où la pièce entière bascule. Et il y a d’autres nuits, plus que je ne saurais compter, où Domingo ne pouvait rien pour moi, et où ce qui m’a fait traverser la route fut Édith Piaf, ou Jacques Brel s’arrachant un dernier vers, ou “The Long and Winding Road” des Beatles. Je m’en excusais. Je me suis excusé auprès de gens qui attendaient de moi, à une heure grave, que je me tourne vers quelque chose de grave — Mozart, Wagner, Pierre Boulez — et qui m’ont surpris en train de me tourner plutôt vers Charles Aznavour, vers Dalida, vers Johnny Hallyday. J’ai fini d’en demander pardon. Non parce que mon goût se serait amélioré, mais parce que j’ai enfin compris ce que ce pardon avouait. …