Pendant des années, apprendre l’anglais a voulu dire que les mots et les phrases arrivaient avant leurs significations. Je reconnaissais kernel et shell comme des parties d’un système d’exploitation, switch, gateway et bridge comme des pièces d’un réseau. Ces mêmes mots appartenaient à la vie ordinaire, mais ce second monde ne venait pas avec eux. Une phrase pouvait être grammaticalement solide et me sembler encore un bâtiment dont je n’avais jamais visité les pièces.

Les LLM ramènent ce malaise. Ils produisent une langue fluide, manient les termes techniques avec aisance, et cette aisance peut sembler détachée du monde que les mots nomment, comme si le modèle avait appris l’architecture de la langue sans jamais se tenir parmi les choses qu’il décrit. Je ne prétends pas qu’un modèle ne sait rien, ni que ses limites soient celles d’une personne qui apprend une seconde langue. La ressemblance est plus étroite : dans les deux cas, la maîtrise visible des mots peut précéder toute certitude que le sens soit présent.

I. Ce que la métaphore laisse de côté

L’anglais technique rend cet écart visible parce que son vocabulaire est fait de fossiles. Kernel vient du vieil anglais cyrnel, un petit grain. Shell a été forgé par Louis Pouzin, ingénieur français alors au MIT, à la fin de 1964 ou au début de 1965, pour le langage de commande de Multics, et les deux mots forment ensemble une noix : le cœur tendre, la coque dure. Le français a pris un autre chemin. Depuis que Jacques Perret, sollicité par IBM France, a proposé ordinateur en 1955, il traduit plus volontiers : noyau, pont, passerelle, commutateur. La métaphore y garde sa rivière, mais le problème ne change pas : un noyau ne se tient pas dans la main.

Bridge est le cas instructif, car il conserve davantage de l’ancien sens, puis le trahit. Un pont réseau relie deux segments, comme un pont de pierre relie deux rives. Mais une ville gagne à avoir deux ponts sur son fleuve, alors qu’un réseau qui relie deux segments par deux ponts peut s’effondrer de lui-même : les trames tournent dans la boucle et se multiplient jusqu’à noyer tout le reste. Radia Perlman a conçu en 1985 le protocole de l’arbre recouvrant pour résoudre ce problème, en coupant les chemins redondants jusqu’à ce qu’on en ait besoin. Aucune rivière n’enseigne cela. Apprendre le vocabulaire, c’est apprendre quelles distinctions fait une communauté. Le comprendre, c’est savoir aussi ce que font ces distinctions quand quelque chose tourne mal.

II. La compagnie d’un mot

Une bonne part de ce que je savais de ces mots venait des mots qui les entouraient. The bridge forwards the frame. The gateway routes the packet. Saussure avait posé le principe : dans la langue, écrivait-il, « il n’y a que des différences », un terme ne valant que par sa place parmi les autres. Zellig Harris en a tiré en 1954 une hypothèse testable, selon laquelle les éléments de distribution semblable ont des sens semblables, et J. R. Firth lui a donné sa devise en 1957 : « You shall know a word by the company it keeps », on reconnaît un mot à la compagnie qu’il fréquente. Un modèle de langue, c’est cette devise à l’échelle industrielle.

Wittgenstein aurait demandé ce que fait cette compagnie. Ses bâtisseurs, dans les Recherches philosophiques, ont quatre mots, et quand l’un crie « dalle ! », l’autre apporte une dalle. Le sens se trouve dans le travail. Un manuel donne les voisins du mot. Le chantier donne la dalle.

Stevan Harnad a fait de cette différence une expérience de pensée. Dans « The Symbol Grounding Problem » (1990), il propose d’apprendre le chinois comme seconde langue avec, pour seule ressource, un dictionnaire chinois-chinois. C’est difficile, mais on dispose d’un monde auquel rattacher les mots. Apprenons maintenant le chinois comme première langue avec le même dictionnaire. Cela, pensait-il, est impossible : un manège qui passe sans fin d’un symbole dénué de sens à un autre. Ici, l’analogie avec mon anglais se rompt. J’étais sur la version difficile du manège. Je savais déjà, dans une autre langue, ce qu’étaient un pont et une graine.

III. La pieuvre et l’orme

La version moderne la plus forte de l’argument sceptique est la pieuvre d’Emily Bender et Alexander Koller. Deux naufragés, sur des îles séparées, s’écrivent par un câble télégraphique. Une pieuvre des grands fonds se branche sur la ligne, apprend les statistiques, coupe le câble et se fait passer pour l’un d’eux. Le bavardage se passe bien. Puis l’une des naufragées, poursuivie par un ours, demande comment fabriquer une arme avec deux bâtons, et la pieuvre n’a rien à dire, n’ayant jamais vu de bâton. Elle n’a eu que la forme, concluent les auteurs, et n’a pas appris le sens.

La parabole est bonne, et elle parle d’une pieuvre qui a écouté deux personnes. Un grand modèle a lu quelque chose de plus proche d’une bibliothèque, y compris ce qu’ont écrit ceux qui ont croisé des ours, et un modèle actuel donnera un conseil utilisable. Ses textes ne sortent pas d’un processus aléatoire. Ils ont été écrits par des gens qui regardaient les choses. C’est pourquoi la conclusion facile, selon laquelle cette aisance serait vide, ne tient pas.

Hilary Putnam offre une meilleure description. Dans « The Meaning of ‘Meaning’ » (1975), il avoue ne pas savoir distinguer un orme d’un hêtre ; pourtant, quand il dit orme, il désigne bien les ormes, parce que d’autres locuteurs savent les distinguer et que son mot s’appuie sur le leur. Il appelle cela la division du travail linguistique. Pendant des années, mon kernel a vécu de ce crédit : j’employais correctement le mot, et ceux qui avaient lu le code source fournissaient la garantie. Une machine peut-elle emprunter aux mêmes conditions ? La question reste disputée, et je ne veux pas la trancher par analogie. Mais l’emprunt suppose une condition que Putnam tient pour acquise : il sait qu’il existe un botaniste et il sait quand aller le consulter. Souvent, le signe qu’une personne comprend n’est pas une réponse, mais le moment où elle dit qu’il faudrait vérifier.

IV. Le droit de dire vert

Le XVIIIe siècle français avait déjà posé la question. Dans la Lettre sur les aveugles (1749), Diderot rapporte que le mathématicien aveugle Saunderson était « fécond en expressions heureuses », c’est-à-dire propres à un sens, le toucher, et métaphoriques pour un autre, la vue. L’aveugle parlait mieux que ne le permettait, en théorie, son expérience.

Helen Keller a reçu l’objection en pleine figure. Ses critiques supposaient, écrit-elle, qu’elle n’avait aucun droit moral de parler de la beauté, du ciel, des montagnes, du chant des oiseaux et des couleurs. Les éducateurs ont ensuite donné un nom à cette manière de parler, le verbalisme : des mots employés sans l’expérience sensible qui les soutient. Sa réponse, dans The World I Live In (1908), compte parmi les meilleurs récits du sens de seconde main. L’aveugle, dit-elle, devine et déchiffre le sens de ces mots par des analogies tirées des sens qu’il possède. Et plus loin : elle a tant parlé et tant lu sur les couleurs que, sans le vouloir, elle leur attache des significations.

Barbara Landau et Lila Gleitman ont retrouvé cette capacité chez une enfant. Kelli, aveugle de naissance, comprenait look comme une invitation à explorer avec les mains. Elle ne copiait pas un sens d’emprunt et ne répétait pas du bruit. Le mot s’ajustait au monde qui était le sien.

Le langage voyage donc bien au-delà de la perception, et les critiques avaient tort. Mais il faut voir où commence le voyage de Keller. Dans Sourde, muette, aveugle, son institutrice lui tient une main sous un jet d’eau et épelle un mot dans l’autre, et elle comprend que « w-a-t-e-r » désigne cette merveilleuse chose fraîche qui coule sur sa main. Ses analogies viennent de ses sens. Celles d’un modèle viennent du texte. Il ne faut pas transposer cette différence à la légère dans l’expérience humaine, dans un sens comme dans l’autre : elle ne prouve pas que les mots du modèle sont vides, et elle ne leur accorde pas ce que Keller a reçu à la pompe.

V. Les mots qui échouent

Comprendre se révèle être plusieurs examens. Connaître la définition d’un mot, en maîtriser la syntaxe, l’appliquer correctement, avoir rencontré la chose, agir quand la situation change : une personne ou une machine peut réussir les uns et échouer aux autres, et l’aisance ne montre que les trois premiers.

J. L. Austin a remarqué, dans Quand dire, c’est faire, que certaines phrases agissent au lieu de décrire. « Je baptise ce navire » baptise le navire. Quand une telle phrase échoue, elle n’est pas fausse mais, selon son terme, malheureuse. L’anglais technique en est plein. kill tue un processus. mount monte un disque. Un shell est l’endroit où une phrase rencontre une machine qui ne note pas la vraisemblance, et cela donne au dernier examen un tour étrange. Le registre qui me semblait le plus vide, celui où il n’y avait pas de rivière, est celui où les mots d’un modèle se laissent le plus facilement éprouver. Relié à un terminal, il peut lancer la commande, lire l’erreur et recommencer. Il reçoit ce que la distribution n’a jamais donné à la pieuvre : une réponse venue de l’extérieur de son propre texte.

Ce n’est pas une pompe. La réponse arrive sous forme de texte, un test réussi prouve moins qu’il n’y paraît, la chambre chinoise reste dans le bâtiment, et quelqu’un doit lire ce qu’a fait la machine. Mais la question utile, devant une phrase fluide, a changé. Il ne s’agit plus de savoir s’il y a quelque chose derrière les mots, ce que personne ne peut inspecter. Il s’agit de savoir ce qui arrive si la phrase est fausse, et qui s’en aperçoit.

Deux ponts en parallèle, sans arbre recouvrant, font tomber un réseau assez vite pour tirer du lit la personne d’astreinte, et celle-ci sait désormais ce que le mot veut dire. L’aisance ne peut pas enseigner cela. Elle peut seulement le décrire, parfois très bien, et c’est ainsi que je l’ai appris la première fois.

VI. La langue que personne n’enseigne

Il existe une version plus dure de cette histoire, et elle n’a besoin d’aucune machine. Supposons que vous parliez déjà la langue. Vous avez réussi l’examen, lu les manuels, vous travaillez dans cette langue. Puis vous partez vivre dans le pays où elle habite, et vous n’y allez pas à l’école, vous ne vous y faites pas d’amis proches, vous n’y épousez personne. Vous pouvez expliquer une panne de routage devant une salle pleine sans savoir quoi dire au pharmacien, pourquoi la table a ri, ni si le we should have you over sometime d’un voisin est une invitation.

Jim Cummins a décrit l’ordre habituel chez les écoliers : la langue de la conversation en deux ans environ, la langue scolaire en cinq à sept ans. L’adulte dont je parle suit l’ordre inverse, et n’en aura peut-être jamais fini. La langue technique peut s’apprendre seul, parce qu’elle est écrite et qu’elle ne bouge pas. La langue de tous les jours est conservée, pour l’essentiel, chez les autres.

La recherche a un mot sombre pour la suite. Larry Selinker l’a appelée fossilisation en 1972 : la langue de l’apprenant cesse de se développer avant d’atteindre la cible, quelle que soit la durée du séjour. Alberto, immigré costaricien aux États-Unis étudié par John Schumann, n’a guère progressé en anglais pendant que les autres apprenants avançaient, et Schumann en a cherché la cause dans la distance sociale, non dans l’aptitude. Bonny Norton a suivi des immigrées au Canada et a trouvé la même chose de l’autre côté. Eva, seule employée de son fast-food dont l’anglais n’était pas la première langue, en était entourée, et ses collègues lui adressaient rarement la parole. L’exposition n’est pas l’accès. Une langue peut remplir la rue sans vous être adressée.

Pensez à ce qu’ont en commun une école, un ami et un mariage. Chacun oblige quelqu’un à continuer de vous parler une fois l’affaire terminée. On vous taquine, on finit mal votre phrase, on vous corrige, on reste dans la pièce quand vous échouez. Le guichetier et le pharmacien n’en font rien. Ils vous ont assez compris, la transaction est close, et la faute rentre avec vous, intacte, pour se répéter pendant trente ans. C’est le chantier de Wittgenstein vu depuis la palissade : on peut entendre « dalle ! » tous les jours sans qu’on vous en tende jamais une.

Agota Kristof a fui la Hongrie en 1956, à vingt et un ans, et s’est retrouvée dans une usine à Neuchâtel avec un mari et un nourrisson, entourée d’un français qui appartenait aux autres. Cinq ans plus tard, elle a quitté l’usine, s’est mise à étudier la langue et y est devenue une romancière célèbre. Cela même n’a pas suffi. Dans L’Analphabète, trois décennies plus tard, elle écrit : « Je parle le français depuis plus de trente ans, je l’écris depuis vingt ans, mais je ne le connais toujours pas. » Elle l’appelle « une langue ennemie ».

Un modèle peut lire ce qui s’est dit dans toutes les cuisines. Une personne peut vivre quarante ans à quelques mètres de l’une d’elles. Aucun de ces deux arrangements ne fait entrer qui que ce soit, car les pièces d’une langue s’ouvrent de l’intérieur, et il faut que quelqu’un, là-dedans, veuille de vous.

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