Le 14 février 1990, Voyager 1 se trouvait à quelque six milliards de kilomètres du Soleil, au-delà de l’orbite de Neptune, quittant les planètes, lorsque sa caméra fut retournée pour une dernière série d’images. Carl Sagan avait réclamé ce cliché pendant des années, contre des ingénieurs qui n’y voyaient aucun intérêt scientifique et craignaient d’abîmer une caméra pointée si près du Soleil. Sur l’image reçue, la Terre occupe moins d’un pixel : un point de lumière pâle pris dans un rayon de soleil diffracté. Rien ne pouvait se mesurer sur le Point bleu pâle qui n’eût été mieux mesuré de plus près. L’image existait pour être vue, puis pour être montrée.

C’est ce second dessein qui fait le sujet de cet essai. Une machine construite par un certain agencement de matière s’est retournée vers la planète qui l’avait faite, et l’image fut prise pour que chacun sur cette planète puisse regarder à son tour. Voir ne suffisait pas. Il fallait transmettre le regard.

I. Une question déplacée

Dans les entretiens avec Bill Moyers publiés sous le titre Puissance du mythe (1988), Joseph Campbell disait : « On dit que ce que nous cherchons tous, c’est un sens à la vie. Je ne crois pas que ce soit vraiment ce que nous cherchons. Je crois que ce que nous cherchons, c’est une expérience d’être vivants, de sorte que nos expériences sur le plan purement physique trouvent des résonances au plus intime de notre être et de notre réalité, de sorte que nous éprouvions réellement le ravissement d’être en vie. »

Le sens, dans la première acception, est une réponse : quelque chose d’extérieur à la vie qui la justifierait, comme un théorème justifie les étapes qui y mènent. Douglas Adams a raillé cette version lorsque son superordinateur, Pensées Profondes, revient au bout de sept millions et demi d’années avec la Réponse à la grande question sur la vie, l’univers et le reste : quarante-deux. La plaisanterie porte parce que la réponse est exacte et inutile ; personne n’avait compris la question. Campbell refuse la question. La vie n’est pas une énigme à résoudre avant d’avoir le droit de la vivre. Le sens qu’elle peut avoir tient à la plénitude avec laquelle on la vit, à la résonance entre ce qui arrive à un corps et ce que ce corps en reçoit.

Il parlait du mythe. Pour Campbell, les vieux récits étaient des instruments pour produire cette résonance, non des explications du cosmos, et c’est pourquoi leur sagesse reste si souvent lettre morte dès qu’elle se fige en doctrine. Mais la phrase laisse quelque chose de côté. Elle loge l’expérience « au plus intime de notre être ». Le ravissement qu’elle décrit arrive à une personne à la fois.

II. La seconde vie d’une expérience

Un collègue a répondu un jour à cette citation d’une manière que je n’ai pas pu oublier : l’expérience compte, et la partager avec quelqu’un compte aussi. Un paysage peut être beau quand on le voit seul. Raconté à quelqu’un, il devient autre chose, un souvenir tenu entre deux vies qu’aucune ne possède entièrement.

Hannah Arendt a bâti une philosophie politique sur une idée voisine. Dans Condition de l’homme moderne (1958), elle écrit que « la présence des autres, qui voient ce que nous voyons et entendent ce que nous entendons, nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes ». Pour Arendt, le purement privé était, au sens ancien du mot, une privation : ce que personne ne voyait menait une existence incertaine et ombreuse, comme un sentiment jamais dit. Une expérience ne devient pleinement réelle qu’en apparaissant devant d’autres.

La psychologie en donne une version plus modeste. Les travaux de Daniel Wegner sur la mémoire transactive, dans les années 1980, ont montré que les couples se partagent le souvenir, l’un gardant les dates, l’autre les noms, de sorte qu’un long mariage est en partie une seule mémoire répartie dans deux têtes. Montaigne en avait éprouvé le corollaire quatre siècles plus tôt. Après la mort de La Boétie, il écrit dans « De l’amitié » : « J’étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu’il me semble n’être plus qu’à demi. » L’habitude commence tôt. L’attention conjointe, condition préalable du geste de montrer, apparaît chez le nourrisson qui regarde un chien, puis son parent, puis de nouveau le chien, pour vérifier que quelqu’un d’autre l’a vu aussi.

Arendt a pris l’épigraphe de son chapitre sur l’action chez Isak Dinesen : « Tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire ou si on les raconte. » Un deuil qui a des témoins n’est pas un deuil moindre. Il se porte autrement, parce que quelqu’un d’autre sait où il se trouve.

III. Ce qui ne passe pas

La phrase de Dinesen est généreuse et pas tout à fait vraie, et l’écart importe. Certaines expériences ne survivent pas au passage dans le langage. Elaine Scarry ouvre The Body in Pain (1985) en affirmant que la douleur physique « ne se contente pas de résister au langage, elle le détruit activement », et renvoie celui qui souffre aux cris qui précèdent les mots. Celui qui a mal ne peut en douter ; celui qui est à côté ne peut que le croire. Thomas Nagel a posé le problème général dans « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? » (1974) : le caractère subjectif d’une expérience est précisément ce que toute description extérieure laisse derrière elle.

Partager n’est donc pas transférer. Deux personnes devant la même fenêtre n’ont pas la même vue. Elles ont deux vues et la conscience que l’autre regarde, et parfois cette conscience est tout ce qu’il y a. Une histoire peut être racontée et reçue sans être comprise ; un deuil peut avoir pour témoin quelqu’un qui ignore ce qu’il pèse. Le partage peut échouer, être refusé ou venir trop tard, et certains traversent de longues périodes de leur vie sans personne à qui raconter. Rien de cela n’annule ce que disait mon collègue. Cela en marque la limite. Ce que le partage donne à une expérience n’est pas l’achèvement mais la compagnie : un second lieu où exister, dans l’attention et la mémoire d’autrui, partiel et parfois fautif.

IV. La matière qui regarde en arrière

Dans le premier épisode de Cosmos (1980), Sagan disait : « Nous sommes une manière pour le cosmos de se connaître lui-même. » Pascal avait déjà donné à l’idée sa forme française, et sa mesure, dans les Pensées : « Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. » Sur une affiche, la phrase de Sagan devient sentimentale ; il vaut donc la peine de dire ce qu’elle affirme et ce qu’elle n’affirme pas. Elle ne dit pas que l’univers nous a voulus, ni qu’il regarde à travers nous comme on regarde par une fenêtre. Elle dit quelque chose de plus proche d’une description : les atomes d’un œil ont été forgés dans des étoiles, et ils sont maintenant disposés de façon à enregistrer la lumière d’autres étoiles.

Le physicien John Wheeler a dessiné l’idée sous forme de diagramme : un U épais, une branche figurant l’univers primitif, l’autre se terminant par un œil qui regarde, à travers la courbe, l’endroit d’où il est parti. Il s’en servait pour illustrer une lecture « participative » de la mécanique quantique que peu de physiciens acceptent, et le dessin doit se lire comme une métaphore, non comme un résultat. La métaphore désigne pourtant quelque chose de réel. Comme je l’écrivais à propos de la flèche du temps, l’univers a commencé dans un état d’entropie extraordinairement basse, et tout ce qui a suivi, galaxies, chimie, cellules, yeux, est ce commencement improbable qui s’épuise. Regarder est l’une des choses que cet épuisement a produites.

Aucun dessein n’est nécessaire pour que cela compte. Voir fait déjà partie de ce que fait l’univers, et raconter aussi. L’image de Voyager a franchi six milliards de kilomètres jusqu’à des gens qui l’ont transmise à des millions d’autres. Chaque vie voit d’un seul lieu, pour un temps limité, avec une seule paire d’yeux. En nous racontant les uns aux autres, nous formons un acte de perception plus large et inachevé qu’aucun observateur seul ne pourrait tenir.

V. Vivants avec d’autres

Ici se rejoignent la question de Campbell et la correction de mon collègue. Si le sens est une réponse cosmique, le partage est hors sujet : la réponse vaudrait même si personne ne l’entendait. Si le sens s’exerce, s’il est fait d’attention, de liens et du retour de l’expérience vers les autres, alors le partage est l’un des lieux où il se fait. La question se déplace une seconde fois : il ne s’agit plus de savoir si la vie a un sens hors d’elle-même, mais de ce que signifie être vivant parmi des gens qui voient une part de ce que nous voyons et nous disent ce qu’ils ont vu.

La phrase de Campbell a atteint la plus grande partie de son public de cette manière. Les entretiens avec Moyers furent filmés en 1985 et 1986, en grande partie au Skywalker Ranch de George Lucas. Campbell mourut le 30 octobre 1987, avant toute diffusion. Quand la télévision publique américaine diffusa la série l’année suivante, des millions de personnes l’entendirent décrire le ravissement d’être en vie d’une voix qui n’appartenait plus à aucun vivant. Ce qu’il avait éprouvé à cette table n’avait plus que sa seconde vie, et c’est là qu’il vit depuis.

Et parfois l’expérience nous oblige à nous attacher au mât, comme Ulysse, pour goûter et endurer le chant des sirènes sans en mourir. Mais c’est là le sujet d’une autre étape de ce voyage.

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