Dans « Les Théologiens », la nouvelle de Borges recueillie dans L’Aleph en 1949, deux clercs du haut Moyen Âge passent leur vie à réfuter des hérésies. Aurélien, coadjuteur d’Aquilée, écrit contre une secte qui croit que l’histoire se répète en cycles. Son rival, Jean de Pannonie, écrit contre la même secte, plus brièvement et plus brillamment, et Aurélien ne le lui pardonne jamais. Des années plus tard, quand surgit une nouvelle hérésie, Aurélien reconnaît dans sa doctrine une phrase que Jean avait écrite autrefois, de bonne foi. Il la dénonce. Jean meurt sur le bûcher. Aurélien meurt quelque temps après dans un incendie allumé par la foudre, et au paradis il apprend que, pour l’insondable divinité, Jean de Pannonie et lui ne formaient qu’une seule personne.
Ce qui me reste de la nouvelle n’est pas l’ironie de la fin. C’est à quel point la dispute a rempli tout le champ de vision d’Aurélien. Il a défendu le vocabulaire de sa foi avec un vrai talent, et quelque part en chemin l’homme de l’autre côté de ce vocabulaire a cessé d’être visible. On peut garder la langue d’une vertu et perdre de vue les personnes que cette vertu devait servir.
La vie moderne a son propre credo, avec un angle mort semblable : la croyance que la réussite révèle d’abord le mérite.
I. Le témoin qui est passé
Ceux qui réussissent racontent volontiers leur histoire comme si le talent et l’effort suffisaient à expliquer le résultat. Le talent et l’effort comptent, et dans la plupart de ces histoires l’un et l’autre sont réels. Le problème est le narrateur. Le récit est toujours livré par celui qui est passé, et ceux qui ne sont pas passés sont absents, non parce qu’ils le contrediraient, mais parce que personne ne leur a demandé de parler.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le mathématicien Abraham Wald travaillait avec le Statistical Research Group de Columbia sur une question de bombardiers. Les avions qui rentraient de mission revenaient criblés de balles, et l’idée évidente était de renforcer les zones où les impacts se concentraient. L’intuition de Wald, telle qu’on la raconte d’ordinaire, fut que les impacts marquaient les endroits où un avion pouvait être touché et rentrer quand même. Le blindage devait aller là où les avions revenus n’avaient pas de trous, parce que ceux qui étaient touchés là ne revenaient pas. Le nom de l’erreur est venu plus tard : le biais du survivant.
Une biographie est un avion revenu. Elle peut décrire avec exactitude la persévérance et confondre pourtant avec le décor les conditions qui l’ont rendue possible : une maison stable, un professeur qui a remarqué quelque chose, un corps qui n’a pas lâché au mauvais moment, une décennie sans guerre. J’ai écrit sur ce décor de l’intérieur dans l’architecture de la chance, comme un relevé des routes que je n’ai pas construites. La question ici est autre. Non pas ce que le gagnant doit à la chance, mais ce que son récit peut légitimement prouver sur tous les autres.
II. Les Einstein perdus
Stephen Jay Gould l’a dit en une phrase dans Le Pouce du panda (1980) : le poids et les circonvolutions du cerveau d’Einstein l’intéressaient moins que la quasi-certitude que des gens d’un talent égal avaient vécu et étaient morts dans des champs de coton et des ateliers de misère. Thomas Gray avait dit la même chose deux siècles plus tôt dans un cimetière de campagne, en imaginant sous les pierres quelque Milton muet et sans gloire, une fleur née pour rougir sans être vue.
Ce sont des intuitions, pas des comptes, et il serait malhonnête de les habiller d’une proportion inventée de génies cachés contre génies visibles. Mais une part de l’absence se mesure. En 2019, Alex Bell, Raj Chetty et leurs collègues ont croisé les dépôts de brevets de plus d’un million d’inventeurs américains avec les déclarations fiscales de leurs parents. Les enfants de parents appartenant au 1 % le plus riche avaient environ dix fois plus de chances de devenir inventeurs que ceux de parents sous la médiane. L’écart ne venait pas surtout des capacités : même parmi les enfants aux meilleurs résultats en mathématiques à huit ans, ceux des familles pauvres déposaient bien moins de brevets une fois adultes. Ce qui prédisait l’invention, c’était l’exposition, le fait de grandir près de gens qui inventaient. Les auteurs ont appelé ceux qui manquent les « Einstein perdus ».
La sociologie française avait nommé le mécanisme dès 1964. Dans Les Héritiers, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron montraient comment l’université transforme un héritage culturel en « don », et appelaient « idéologie du don » la croyance qui permet au privilège de se présenter comme une nature. Parfois, on aperçoit un raté évité de justesse. En 1913, Srinivasa Ramanujan, employé de bureau au port de Madras, sans diplôme, envoya des pages de théorèmes à des mathématiciens de Cambridge. Deux d’entre eux lui renvoyèrent ses lettres sans commentaire. Le troisième, G. H. Hardy, lut les pages avec une incrédulité croissante, conclut qu’elles devaient être vraies parce que personne n’aurait l’imagination de les inventer, et fit venir Ramanujan en Angleterre. Nous appelons cela une histoire de génie. C’est tout autant l’histoire d’un lecteur, un après-midi. Le talent était là avant que Hardy n’ouvre l’enveloppe. Ce que Hardy a apporté, c’est la possibilité que le monde le mesure.
III. Ce que la chance n’efface pas
L’argument bascule facilement dans son contraire, et le contraire est tout aussi faux. La chance ne rend pas le travail irréel. Des conditions inégales ne rendent pas chaque résultat arbitraire. Ramanujan a rempli des carnets sans que personne ne le regarde, et aucun billet de loterie ne les aurait remplis à sa place.
L’économiste Robert Frank pousse le point plus loin dans Success and Luck (2016). Sur les marchés où le gagnant rafle presque tout, le peloton des prétendants sérieux est plein de gens talentueux et travailleurs, si bien que la marge décisive tient souvent à quelque chose de petit et d’accidentel. Le talent et l’effort mènent au dernier tour ; de là, le hasard désigne souvent le vainqueur. Une équipe de chercheurs de Catane a simulé cela avec un modèle simple, Talent vs Luck (2018), et constaté que les agents les plus prospères étaient rarement les plus talentueux. Ils étaient moyennement doués, et chanceux.
Rien de tout cela ne nie le mérite. Cela borne ce que le mérite peut expliquer. Le mérite peut rendre compte d’une réussite sans rendre compte de qui a eu la possibilité de réussir. Le mot lui-même portait cet avertissement dès l’origine. Michael Young a forgé « méritocratie » dans The Rise of the Meritocracy (1958) comme une satire, une dystopie où les habiles gouvernent la conscience tranquille parce que le système leur dit qu’ils le méritent. Quatre décennies plus tard, il a vu le mot devenir un compliment et a protesté par écrit. La Tyrannie du mérite (2020) de Michael Sandel retrace ce que coûte le compliment : quand la réussite vaut preuve de vertu, l’échec vaut preuve de son absence.
IV. Les institutions du regard
Si ceux qu’on ne compte pas manquent surtout parce que leurs capacités n’ont jamais été mesurées, la question intéressante passe de l’individu à la machinerie. Quelque chose distribue le temps, l’éducation, la sécurité et les secondes chances, et décide d’avance quelles capacités le monde pourra observer.
L’essentiel de cette machinerie est sans éclat. Une école qui a tout simplement un professeur de mathématiques. Une bibliothèque municipale à distance de marche. Un système de santé qui repère la maladie d’enfance avant qu’elle ne devienne une limite pour la vie. Une famille qui n’a pas besoin du salaire de l’aîné. Une justice qui pardonne une première faute à dix-neuf ans. Une paix qui dure assez longtemps pour un apprentissage de dix ans. Chacun de ces lieux est un endroit où quelqu’un regarde une personne et, soit voit ce qu’elle pourrait faire, soit n’a jamais l’occasion de regarder.
Frank relève un effet pratique. Ceux qui attribuent leur réussite entièrement à leur propre effort sont moins disposés à financer les biens publics qui l’ont rendue possible, si bien que le mythe de l’homme qui s’est fait seul use les routes mêmes qu’il oublie. Les données de Bell et Chetty vont dans le même sens depuis l’autre bout : l’exposition, c’est-à-dire les institutions et les quartiers, prédisait davantage que les capacités brutes. Une société qui veut plus d’inventeurs n’a pas besoin de louer davantage ceux qu’elle a. Elle a besoin de plus d’enfants qui grandissent, par hasard, à côté de l’un d’eux.
Ce qu’une société doit aux talents qu’elle n’apprend jamais à reconnaître reste une question ouverte, et je ne crois pas qu’elle ait de réponse nette. Mais on ne peut même pas la poser tant que la comparaison n’inclut que ceux qui sont revenus.
V. Hors du cadre
Borges ne nous dit pas si Aurélien était un bon théologien. Il l’était sans doute. Ses réfutations étaient savantes, son orthodoxie sûre, sa carrière une réussite selon les critères de son ordre. La nouvelle ne parle pas de son mérite. Elle parle de ce que son mérite l’a empêché de voir, jusqu’à ce qu’un lieu sans controverses ne lui laisse rien d’autre à regarder que l’homme qu’il avait envoyé au bûcher.
Le récit de réussite fait quelque chose de semblable quand le mérite devient l’explication entière. Il n’est pas faux. Il est cadré. Dans le cadre, la bourse, les nuits blanches, l’obstination, le talent, tout cela réel. Hors du cadre, l’employé dont la lettre ne serait allée qu’aux deux premières adresses, la fille au meilleur résultat en mathématiques dans une ville sans inventeurs, les avions qui ne sont pas revenus, et les gens qui auraient raconté une autre histoire des mêmes capacités si quelqu’un avait été là pour les compter.
Pour aller plus loin
- Jorge Luis Borges — « Les Théologiens », dans L’Aleph (1949)
- Abraham Wald et le biais du survivant
- Stephen Jay Gould — Le Pouce du panda (1980)
- Thomas Gray — « Élégie écrite dans un cimetière de campagne » (1751)
- Alex Bell, Raj Chetty, Xavier Jaravel, Neviana Petkova, John Van Reenen — « Who Becomes an Inventor in America? » (2019)
- Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron — Les Héritiers (1964)
- Robert Kanigel — L’Homme qui connaissait l’infini, sur Srinivasa Ramanujan
- Robert H. Frank — Success and Luck: Good Fortune and the Myth of Meritocracy (2016)
- Alessandro Pluchino, Alessio Emanuele Biondo, Andrea Rapisarda — Talent vs Luck (2018)
- Michael Young — The Rise of the Meritocracy (1958)
- Michael J. Sandel — La Tyrannie du mérite (2020)
