Le travail moderne n’est pas seulement un contrat de labeur. De plus en plus, c’est un récit qu’il faut maintenir en vie d’un jour à l’autre.

L’image, c’est Schéhérazade dans Les mille et une nuits. Elle survit en racontant au roi une histoire si captivante qu’il repousse son exécution pour en entendre la fin. Le récit ne peut jamais se clore. Chaque nuit achète un matin de plus. Aucun salarié n’est littéralement Schéhérazade, et un licenciement n’est pas une exécution — l’analogie s’effondrerait si on la poussait aussi loin. Mais la structure de l’incertitude se transpose sans effort : la survie dépend de la capacité à maintenir une autorité intéressée par un avenir qui n’est pas encore arrivé. Le nouveau projet, l’initiative stratégique, le gain de productivité chiffré, les compétences acquises sur une soirée libre, le courriel enthousiaste envoyé au responsable — tout cela fonctionne comme un versement de plus dans le même récit continu. Le salarié ne se contente pas de faire son travail. Il prouve sans relâche qu’il y aura encore, demain, une raison de le garder.

I. La Lettre de Licenciement Comme Ressort Dramatique

La lettre de licenciement a cessé d’appartenir à un imaginaire industriel plus ancien — la sirène de l’usine, le contremaître et son écritoire. Elle arrive désormais sous la forme d’un courriel qui peut tomber à n’importe quelle heure, n’importe quel jour, ce qui signifie que la journée de travail ordinaire est contaminée par un second temps, parallèle : la tâche présente, et le message imaginé qui pourrait annuler l’avenir construit autour d’elle. Personne ne veut savoir ce qu’un licenciement fait ressentir dans l’abstrait. Ce que chacun veut éviter, c’est d’en devenir le prochain cas d’école.

Il en résulte une forme de travail étrange, dédoublée. On entretient les apparences de la continuité précisément parce que l’interruption reste toujours disponible comme option pour quelqu’un d’autre. On préserve ses options, on documente ses propres réussites comme on monterait un dossier, on cultive sa visibilité dans des réunions dont le contenu compte moins que la présence, et l’on tente de lire un changement de ton chez un supérieur des jours avant qu’il ne devienne une annonce. Le travail devient en partie une représentation du travail — non pas frauduleuse à proprement parler, simplement destinée à un public autant qu’à la tâche elle-même. Rien de tout cela ne décrit l’ambition ordinaire, qui n’a jamais eu besoin d’être défendue. Vouloir bien faire son travail n’est pas l’angoisse en question. L’angoisse, c’est qu’aucune accumulation de bon travail ne puisse fabriquer une attente stable, parce que la décision réelle peut se prendre ailleurs, entièrement — dans une réorganisation, une correction de marché, un rachat, une ligne dans un tableur que personne, à ce bureau précis, ne verra jamais.

II. La Parenthèse de l’Après-Guerre

Sous cette angoisse se cache une question historique : les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale ont-elles produit une expérience réelle, quoique inégale, de sécurité de l’emploi qui se serait depuis érodée ? Il ne faut pas romantiser cette période. Sa sécurité excluait les femmes, les minorités raciales, les migrants et les travailleurs informels, à une échelle assez large pour que « sécurité d’après-guerre » désigne un sous-ensemble de la main-d’œuvre plutôt que la main-d’œuvre entière. Mais pour ceux qu’elle incluait, dans une grande partie du monde industrialisé, l’horizon s’est allongé : un emploi pouvait faire vivre un foyer, une carrière pouvait s’accumuler plutôt que simplement se prolonger, et l’avenir n’exigeait pas d’être renégocié chaque trimestre.

La grande transformation de Karl Polanyi nomme le mécanisme plus profond que cette parenthèse a brièvement contenu : le travail traité comme une marchandise ordinaire, achetée et vendue à un prix fixé par le marché sans égard pour la personne qui s’y rattache — ce que Polanyi appelle une marchandise fictive, puisque aucun être humain n’a jamais été réellement produit pour la vente. Le compromis d’après-guerre a enveloppé cette fiction d’assez de protection — syndicats, retraites, promesse de stabilité — pour que son caractère fictif cesse de se faire sentir au quotidien. La corrosion du caractère de Richard Sennett retrace ce qui s’est produit une fois cette protection retirée : le capitalisme flexible n’a pas simplement réduit la sécurité de l’emploi, il a raccourci l’horizon temporel sur lequel une personne pouvait raisonnablement planifier une vie, et ce faisant, il a corrodé le type de caractère — loyauté, patience, un récit cohérent sur soi-même — qu’un horizon plus long rendait autrefois possible. Le précariat de Guy Standing nomme la condition qui en résulte et insiste sur son caractère structurel plutôt qu’accidentel : une classe définie non seulement par un faible revenu, mais par l’absence de l’une ou l’autre des sept formes de sécurité liées au travail qu’un emploi stable réunissait autrefois.

L’institution continue de demander de la loyauté. Elle a simplement cessé de promettre de la rendre, et exige de plus en plus que le salarié se comporte comme si la relation était durable, tout en se réservant, discrètement, le droit d’y mettre fin sans préavis. Le dommage qui en résulte dépasse largement le solde d’un compte en banque. Le travail stable donnait autrefois à une personne une place dans le temps — la capacité de planifier cinq ans à l’avance sans que ce plan ne soit une fiction. Quand cette stabilité disparaît, l’identité, la vie de famille et la capacité même d’imaginer un avenir deviennent conditionnelles à leur renouvellement. Une société tolère bien plus facilement un travail difficile qu’une population sommée d’auditionner, indéfiniment, pour le droit de continuer.

III. Ce Que Signifie « Aggrave »

Dire que l’IA est en train d’aggraver cette condition, et remarquer le temps employé : le présent progressif. Non pas un événement achevé, comme si l’intelligence artificielle avait aggravé les choses une fois pour toutes et que l’épisode était clos. Non pas un simple fait présent, détaché du temps. Une action commencée plus tôt, qui se poursuit maintenant, et dont les effets sont déjà visibles. Il se peut que l’IA finisse par éliminer purement et simplement certaines tâches ou certains métiers — ce débat se poursuit ailleurs — mais son effet le plus immédiat est narratif et psychologique avant d’être technique. Elle offre aux employeurs un nouveau vocabulaire pour questionner la nécessité d’un poste, comparer la production d’une personne à une alternative automatisée, exiger davantage de moins de monde sous le couvert d’un récit d’efficacité plausible. Avant même qu’un système ne remplace qui que ce soit en particulier, la possibilité crédible du remplacement change l’atmosphère de la pièce. On demande discrètement à chaque salarié de continuer à démontrer que sa version du récit contient encore quelque chose qu’un modèle ne peut pas produire à bas coût.

Power and Progress de Daron Acemoglu et Simon Johnson formule l’argument plus précis qui en découle : le changement technologique ne se partage jamais automatiquement, et l’histoire regorge d’épisodes où une nouvelle capacité a d’abord appauvri les travailleurs pendant des décennies avant — si jamais cela s’est produit — de redistribuer ses gains. L’affirmation qu’il convient de rejeter ici n’est pas « l’IA va détruire tous les emplois », qui est à la fois trop facile et trop étroite pour être utile. L’affirmation plus tranchante est que l’IA entre dans un marché du travail déjà organisé autour d’une incertitude chronique, et qu’elle intensifie son plus ancien instrument de gestion : le doute quant à savoir si l’on est encore nécessaire. La technologie n’a pas besoin de causer chaque licenciement pour rendre l’emploi durablement conditionnel. Il lui suffit de rendre plus crédible une menace qui l’était déjà.

Les récits de Schéhérazade finissent par transformer la relation entre la conteuse et le roi : l’ajournement s’accumule jusqu’à former une durée assez longue pour que la personne censée être superflue redessine l’avenir simplement en continuant de parler. Le marché du travail moderne n’offre aucune résolution équivalente. Un salarié peut raconter une histoire excellente — livrer, s’adapter, se former, dépasser chaque objectif fixé — et se faire quand même licencier, parce que la décision n’a jamais vraiment porté sur la qualité du récit. La question que cela soulève est politique, non motivationnelle : pourquoi exige-t-on des individus qu’ils jouent une continuité narrative sans fin pour recevoir ce que les institutions, il n’y a pas si longtemps, traitaient encore comme une attente sociale ordinaire ?

La réponse honnête refuse le conseil de simplement devenir plus adaptable. L’adaptabilité est une compétence réelle, qui vaut la peine d’être cultivée. Mais une société organisée autour de l’adaptabilité permanente comme condition de survie a converti l’insécurité en vertu, et appelé cette conversion liberté. John Maynard Keynes, écrivant en 1930, imaginait qu’un siècle de productivité composée laisserait à la génération de ses petits-enfants le problème d’avoir trop de loisir et pas assez de but pour le remplir — une prédiction qui, un siècle plus tard, se lit comme le diagnostic d’un chemin non emprunté plutôt que comme une prophétie accomplie. Condition de l’homme moderne de Hannah Arendt distingue le labeur, cette activité métabolique sans fin qui maintient un corps en vie et ne s’achève jamais, de l’œuvre et de l’action, qui construisent quelque chose d’assez durable pour survivre à son auteur. La menace la plus profonde que l’IA fait peser sur cet arrangement fragile n’est pas que les machines puissent devenir plus capables que les humains. C’est que les humains soient entraînés à vivre comme si leur propre existence n’était qu’un contrat temporaire, renouvelé chaque nuit, pour un public qui a peut-être déjà décidé de ne plus écouter.

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