« C’est de famille » est devenue l’explication universelle pour tout ce qui se répète dans une lignée ou une civilisation : un talent, un tempérament, un goût pour le pain et le vin, une tendance à glisser sur le même pain de savon mouillé trois générations de suite. La formule emprunte l’autorité de la génétique pour décrire ce qui n’est souvent qu’un environnement stable, une habitude recopiée, une tradition jamais examinée — et cet emprunt n’a rien d’innocent. Qualifier un schéma de génétique le retire discrètement de la catégorie des choses que quelqu’un a choisies, ou pourrait encore changer.
I. L’épreuve du savon
Imaginons glisser sur un savon laissé sur le carrelage mouillé de la douche, et apprendre que notre mère a fait de même, et sa mère avant elle. L’explication tentante convoque un trait partagé — maladresse, mauvais équilibre, quelque chose d’inscrit dans la lignée. L’explication banale est presque toujours la bonne : personne n’a déplacé le porte-savon, personne n’a séché le sol, et l’habitude de laisser un savon glissant à portée de la bonde s’est transmise de maison en maison comme se transmettent les recettes et les rancunes, par démonstration plutôt que par séquence. Trois générations commettant la même erreur, c’est la preuve d’un sol stable, non d’un génotype stable. L’épreuve se généralise sans effort : chaque fois qu’un schéma répété peut s’expliquer soit par l’hérédité, soit par un environnement recopié, l’environnement recopié est l’explication qui ne requiert aucun mécanisme non démontré, et elle devrait l’emporter par défaut tant que rien n’oblige à recourir à l’hypothèse la plus coûteuse.
II. Une habitude vieille de dix mille ans
La même confusion opère à l’échelle civilisationnelle, et l’agriculture en fournit le cas le plus net. On évoque parfois l’obésité, la résistance à l’insuline et l’inflammation chronique comme si dix millénaires d’excédent céréalier avaient eu le temps de s’inscrire dans le génome humain — comme si un corps trouvait aujourd’hui le sucre et l’amidon irrésistibles parce que la sélection naturelle aurait favorisé les ancêtres qui les préféraient. Dix mille ans, c’est long à l’échelle d’une vie et bien court à celle de la sélection, surtout dans des conditions agricoles où la reproduction n’était que rarement conditionnée par l’efficacité métabolique comme la famine la conditionnait autrefois. Ce qui s’est réellement transmis, génération après génération, n’est pas un génotype mais un environnement : un excédent de céréales, une tradition de fermentation, un approvisionnement alimentaire sans frein naturel, une table dressée de la même façon quel qu’en soit le convive. Une civilisation qui reproduit la même erreur métabolique pendant dix mille ans n’a pas nécessairement de mauvais gènes. Elle construit peut-être, plus simplement, le même sol mouillé et transmet le même pain de savon, en confondant les bleus qui en résultent avec le destin.
III. Pourquoi la métaphore arrange
Le langage génétique survit dans le langage courant parce qu’il accomplit un travail rhétorique que « j’ai hérité d’une habitude » n’accomplit pas. Dorothy Nelkin et Susan Lindee l’ont montré directement dans The DNA Mystique : depuis les années 1980, le « gène » fonctionne moins comme une unité biologique que comme une icône culturelle — une âme laïcisée, invoquée pour expliquer l’identité, le destin et le caractère moral avec le prestige emprunté d’un laboratoire. L’explication génétique implique permanence, inévitabilité et, surtout, absence de faute. Personne n’est responsable de son génome. Chacun est au moins partiellement responsable d’une habitude, d’un régime, d’une règle familiale ou d’un scénario culturel, et de savoir s’il le transmet sans l’examiner ou l’interrompt délibérément. Le glissement de « récurrent » à « génétique » est, sous son vocabulaire à parfum scientifique, presque toujours un refus silencieux de regarder le sol. Richard Lewontin a nommé le schéma plus large dans La Triple Hélice : réduire des résultats sociaux et comportementaux à l’ADN n’est pas une conclusion imposée par les faits mais une idéologie à laquelle les faits conviennent, parce que le récit génétique clôt la question plus incommode de savoir qui a construit l’environnement, et qui pourrait le reconstruire. La table française porte sa propre version de ce réflexe : le “c’est culturel, c’est notre rapport à la table” qui explique tout, de la minceur relative au temps long du repas, glisse aussi facilement vers l’essentialisme national que « c’est de famille » glisse vers l’essentialisme biologique.
IV. Ce qui s’hérite vraiment
Rien de tout cela n’exige de nier que les gènes comptent ; cela exige seulement de préciser quelle part d’un schéma répété ils expliquent réellement. Judith Rich Harris a bâti tout un argument, controversé mais rigoureusement étayé, autour d’une version de la même question dans The Nurture Assumption : la ressemblance familiale en matière de personnalité et de comportement est habituellement attribuée à parts à peu près égales à l’éducation et à l’hérédité, alors qu’une grande partie de celle-ci — surtout la part non génétique — se révèle plutôt due au groupe de pairs qu’au foyer lui-même. Matt Ridley propose la version plus technique de la même correction dans Génome : les gènes ne sont pas des plans fixes exécutés indépendamment des circonstances, mais des interrupteurs, activés ou éteints précisément par l’environnement qui les entoure — raison pour laquelle l’opposition nature-culture était mal posée dès le départ : la version honnête, c’est la nature n’opérant que par la culture. L’épigénétique est souvent invoquée pour sauver le récit génétique, et quelque chose de réel se joue effectivement à ce niveau — Nessa Carey documente dans The Epigenetics Revolution des mécanismes par lesquels l’exposition environnementale modifie l’expression des gènes sur au moins deux générations —, mais la version vulgarisée de cette découverte tend à réintroduire l’hérédité par une porte dérobée, traitant « épigénétique » comme un synonyme plus scientifique d’« hérité », plutôt que ce qu’il est le plus souvent : un canal de plus par lequel transmet l’environnement, non la séquence.
V. Interrompre le sol
Rien de tout cela n’invite à hausser les épaules devant le mystère de ce qui fait une famille, ou une culture. Cela invite à séparer deux catégories que l’on confond sans cesse : voici ce que nous sommes, et voici ce que nous continuons de faire. La première catégorie est largement fermée à l’argument. La seconde est, en principe, le problème le plus traitable qu’une famille ou une civilisation puisse affronter, car une habitude recopiée n’exige ni nouvelle pression de sélection ni une génération entière de dérive pour changer — elle exige que quelqu’un remarque le sol mouillé et déplace le porte-savon. Ce constat est plus rare qu’il ne devrait l’être, non parce que le mécanisme est obscur, mais parce que le récit génétique est plus confortable. Il rend le miroir avant que quiconque n’ait à s’y regarder.
J’y pense chaque fois qu’un proche explique un caractère, un corps, ou une façon de discuter à table comme simplement « on est comme ça » — prononcé avec la satisfaction lasse d’un dossier déjà classé. La phrase clôt la seule question qui vaudrait la peine ensuite : qui a dressé la table ainsi, et faut-il encore la dresser pareil ce soir.
Pour aller plus loin
- Richard Lewontin — La Triple Hélice : les gènes, l’organisme, l’environnement (1991)
- Dorothy Nelkin & M. Susan Lindee — The DNA Mystique: The Gene as a Cultural Icon (1995)
- Judith Rich Harris — The Nurture Assumption (1998)
- Matt Ridley — Génome (2003)
- Nessa Carey — The Epigenetics Revolution (2011)
